
Hier soir avait lieu, au bistro du cours, une nouvelle soirée philo. Thème : la rencontre.
Elles me sont précieuses, ces soirées bistro-philo. D’une part, elles m’évitent de me geekiser à outrance. D’autre part, elles me font réaliser que, de même que mon écriture manuscrite s’est atrophiée faute de pratique, de même ma mémoire orale n’est plus ce qu’elle était. Comment faisaient donc Platon et ses disciples ? A force de pourvoir tout retrouver en quelques secondes du bout de la souris, j’en viens parfois à perdre l’intériorité des choses.
Que la belle vingtaine de participants à la soirée d’hier me pardonne donc si je n’ai pas tout retenu, et en particulier l’ordre et la qualité de leurs interventions. Ce blog sera l’occasion de compléter mes lacunes.
Soirée philo, donc. L’animateur, Jérôme Ferrari, une fois n’est pas coutume, n’avait pas préparé de thème, ou plutôt il en avait un de secours dans sa manche, mais préférait nous voir voter. Chacun proposa donc le sien et nous votâmes. Vainqueur : la rencontre.
Cela démarra me semble-t-il par une critique de l’idéologie dominante selon laquelle « il faut s’ouvrir aux autres », « c’est bien les rencontres », suivi d’une critique du tourisme de masse et des rencontres qu’il est censé apporter à des gens qui ne pensent qu’à une chose : les photos de vacances qu’ils pourront faire subir à leur entourage une fois le voyage achevé.
Très vite, Jérôme mit des références deuleuziennes sur le tapis. Pour Deleuze, si j’ai bien compris, on rencontre des choses, pas des personnes et ces choses sont avant tout (conception qu’il hérite de Spinoza) une somme de caractéristiques. Il fut alors question de subjectivité ou d’objectivité de la rencontre. Je proposais pour ma part, en m’appuyant sur la sociologie de la valse de Rémi Hess, une approche de la rencontre comme intersubjectivité.
Vint ensuite, et le thème dura jusqu’à la fin de la soirée, la question de la rencontre entre les civilisations. Levi-Strauss, son goût des rites et sa contestation de la mondialisation furent largement évoqués. On posa alors l’idée d’un progrès possible de la civilisation (en distinguant la et les civilisations) qui irait de concert avec un progrès de l’humain, à distinguer d’un progrès des hommes. Il fut beaucoup question d’Afrique, que Jérôme connaît bien pour y avoir vécu, et en particulier de la coutume de l’excision, barbare du point du vue occidental volontiers prompt à critiquer. Ce à quoi les Maliens répondent en pointant la barbarie occidentale qui abandonnent les personnes âgées dans des mouroirs. Une passe d’armes eut alors lieu entre Jean-Michel, fustigeant sans relâche le relativisme et Jérôme répondant « Oui, mais après avoir condamné bien tranquillement la barbarie, on fait quoi ? » Et de rappeler, signe de rencontre entre les peuples, qu’il existe aujourd’hui des associations des Maliennes qui luttent contre l’excision.
Le mot de la fin fut pour Pascal, notre hôte, qui souligna la magie de sa rencontre avec Jérôme venant lui demander s’il accepterait d’héberger un café-philo. Et si la rencontre, au fond, c’était la magie ? A vous de me répondre, puisque de ma rencontre avec Jérôme, Jean-Michel, Marie, Pascal et tous les bistrosophes vient de naître ce blog.
Philippe Perrier
A propos de l’auteur : Ancien journaliste littéraire pour L’Express, Lire et La Revue de Deux Mondes, Philippe est revenu profiter de la douceur de vivre dans son Ajaccio natal. Avec des amis du bout du monde, il tient un petit site : www.quelquesplumes.info
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